Nous finissons cette série d’entretien, qu’on espère suivie par de nombreuses autres, par notre rencontre avec Romuald Zayana, ancien responsable design chez Archos, à qui ont doit en grande partie l’évolution stylistique des dernières générations de baladeurs...
L’occasion pour nous d’en savoir plus sur les dessous d’un domaine au centre de nombreuses discussions au sein de la communauté Archos...
Crédit photo : Julien PALAST
Quel fut votre parcours étudiant, puis professionnel, avant d’arriver chez Archos ?
J’ai aujourd’hui 35 ans. Je suis arrivé chez Archos en novembre 2004, que j’ai quitté en octobre 2008.
J’ai effectué des études d’art appliqués (BTS esthétique industrielle à "Olivier de Serres", une école publique) puis à l’ENSCI les ateliers (École Nationale Supérieure de Création Industrielle) où j’ai appris le design produit. J’ai également une sensibilité au graphisme, même si ce n’est pas mon métier.
J’ai obtenu mon diplôme en collaborant avec Danone, sur du "food design" : non pas le design du packaging, mais celui de l’aliment lui-même. A cette occasion, j’ai pu rencontrer des designers de biscuits, chez Lu... Un univers très riche, notamment en France.
Il y a 7 ans, j’ai ensuite été embauché dans l’agence "Avant première", à Lyon, où j’ai fait du design sur l’électroménager, non pas sur des grandes marques mais sur des produits dédiés au marché asiatique. Cela m’a ainsi appris à travailler sur des produits populaires, bas de gamme, donc le moins cher possible, avec des cadences assez fortes.
Pour cela, je réalisais des dessins à la main, suivi de gabarits en mousse... De quoi s’entraîner ! A l’inverse d’Archos, mes contraintes industrielles à l’époque étaient relativement minimes puisque seul mon responsable hiérarchique en avait connaissance, ce qui lui permettait de faire le tri dans mes propositions.
Par la suite, j’ai eu la chance d’être appelé par Jean-Pierre Vitrac, un grand designer très médiatisé dans les années 70-80 et qui ne vit que des designs produits. Il m’a énormément appris pendant les deux ou trois ans de notre collaboration.
Puis je suis devenu indépendant, en m’associant avec un ancien camarade d’école. C’est là que tout a commencé puisque nous avons rapidement eu des contacts avec les entreprises électroniques :
Sagem, un projet qui a duré 9 mois, pour le CeBit de Hannovre, sur des téléphones portables très typés : de soirée, de récréation, etc.
Hewlet Packard, pendant 6 mois, sur un concept intitulé "Better Together", qui consistait à créer des prototypes en images de synthèses, dans le cadre d’un gigantesque brainstorming pour le marketing
Mon associé a été par la suite embauché par une société et j’ai donc cherché à faire de même. J’ai ensuite eu Archos comme dernier client, pour être ensuite rapidement intégré en tant que salarié. A l’époque, leurs deux designers internes, démissionnaires, étaient également ingénieurs mécanique. Or, malgré toutes leurs qualités, ils ne pouvaient pas travailler efficacement sur les deux fronts.
Henri Crohas et Yves Grégoire en ont donc profité pour changer d’organisation et constituer deux équipes distinctes : l’une pour le design, l’autre pour la mécanique.
Il y a donc eu, à l’époque, une vraie volonté de la Direction d’Archos pour créer une véritable cellule design ?
Oui, évidemment. Avant, Archos n’avait que des ingénieurs multi-casquettes. La Direction souhaitait donc monter une nouvelle équipe mécanique avec des ingénieurs spécialisés et une équipe styliste également spécialisée. Les deux équipes devaient ainsi être complémentaires et travailler ensemble avec, pour objectif, créer beaucoup plus de produits qu’avant.
C’était donc un vrai début de changement.
Quelle était l’organisation de la cellule design ?
J’étais positionné au sein de l’équipe R&D, sous la responsabilité d’Yves Grégoire. Nous avons ensuite pu embaucher une seconde designer, spécialisée dans les accessoires (craddle, saddle, etc.), couleurs, textures et matières.
Pourquoi s’être spécialisé dans le design industriel ?
La majorité des agences de design en france vivent avec le graphisme (packaging, plaquettes, etc.), l’évènementiel et le PLV (présentoirs sur lieux de vente). Le design produit paie peu et souvent en retard.
Cependant, j’aime le design industriel car ce n’est pas snob, c’est populaire. Tout en restant incroyablement créatif, c’est un design pour les gens, pour demain, et disponible dans les magasins. Ce n’est pas la nième lampe ou chaise à 200 000 balles qu’on verra uniquement dans un magazine déco et qu’on achètera jamais, comme le design show biz.
Contrairement à la publicité et la communication, on ne suscite pas le désir mais le plaisir. On créé du vrai, du concrêt, pour les gens.
C’est d’ailleurs pour cela que les designers et le marketing se confrontent souvent : ils n’ont pas la même vision. Le designer a une obligation d’honnêteté, puisque le produit doit être conçu et produit de manière industrielle, avec des contraintes de sécurité notamment. Le marketing ou la publicité sont dans une démarche de susciter le désir avant tout pour que les gens consomment !
Quelles ont été vos motivations pour entrer chez Archos ? Quelle image aviez-vous de cette entreprise ?
En premier lieu : chercher un boulot !
A l’époque, je trouvais les produits Archos affreux. Je n’ai d’ailleurs jamais aimé les produits électroniques. Je suis donc assez critique, assez dur et je rêve de produits différents, plus luxueux, moins complexes visuellement. Je pouvais donc apporter à Archos un regard extérieur limpide.
Les dernières générations vont effectivement dans ce sens...
Oui. Lors de mon départ d’Archos, j’ai globalement réussi mon pari en proposant un design simple et luxueux, que nous avons réalisé par étape au cours des dernières générations.
De toute manière, il y a de moins en moins de chose à dire puisqu’il n’y a plus de clavier, donc on fini par s’ennuyer...
J’ai eu de la chance car Henri a compris tout ça. Il a compris que Archos devait aller vers un design de plus en plus luxueux, qui fallait sortir des designs à la "Décathlon", des designs sportifs avec des courbes dans tous les sens très difficiles à assembler. Mais c’est aussi parce que je ne sais pas faire des designs torturés !
J’ai donc essayé de clarifier le message, de le synthétiser, de le rendre élégant et surtout, de ne pas faire peur aux gens. Car la technologie continue encore aujourd’hui de faire peur aux gens. Si vous avez des touches et des boutons dans tous les sens, les gens vont se dire, avant même de l’avoir manipulé, qu’ils achètent un objet très cher et qu’ils ne sauront jamais le manipuler complètement ! C’est pour cela qu’on a d’abord cherché à tout regrouper, afin de calmer visuellement la façade du baladeur.

A ce titre, j’étais soutenu par Yves Grégoire, qui n’aimait pas non plus les designs "trop bavards" des générations précédentes. Nous étions donc sur la même longueur d’onde.
Quels sont les principaux outils que vous utilisiez ?
J’utilise beaucoup le dessin manuel, ainsi qu’Illustrator et Photoshop évidemment. En tant qu’indépendant, j’utilisais un logiciel 3D qu’Archos n’a pas souhaité acheter, parce que non compatible avec leur sacro-saint Pro Engineer, largement utilisé par les ingénieurs de la R&D d’Archos. Avant de partir, j’ai eu une formation SolidWorks sur lequel je travaille aujourd’hui.
Faisiez-vous appel à des sociétés externes de design ?
Non, nous n’avons jamais fait appel à des sociétés de design externes pendant les années où j’étais présent chez Archos. En partant, je leur ai cependant donné une liste de personnes que je leur conseillais...
Toutes les semaines, je recevais des propositions de gens qui souhaitaient travailler pour nous, mais Archos n’a absolument pas intérêt à faire appel à des sociétés externes car le cahier des charges change tout le temps, pour moulte et moulte raisons !
Ainsi, sur une durée de conception de 6 à 9 mois, on ne commence réellement à définir le design que sur les 3 derniers mois car la période précédente voit s’enchainer de nombreux essais... Et si vous mettez une agence de design dessus, à chaque changement, elle va facturer plein pot ! Et donc une dépense conséquente pour Archos...
Et l’expérience Moovyplay ? Ils ont fait appel à une agence de design...
Oui... et ils n’ont rien fait ! C’était d’ailleurs probablement plus une agence de communication qu’une véritable agence de design, qui leur a fait un simple design noir... puisqu’ils n’avaient aucune idée des contraintes industrielles. Bref, nous étions dans l’embarras, chez Archos !
Quels ont été les produits sur lesquels vous avez travaillé ?
Mes deux premiers designs ont été l’AV500 et la coque arrière du 402 Camcorder. Pour ce dernier, Henri m’avait suivi sur les touches de rouge, qu’il m’avait d’ailleurs inspiré en voulant mettre en exergue le côté sportif, un peu "jackass" de ce type de baladeur doté d’une caméra embarquée...

Puis j’ai travaillé sur toute la génération 4 : c’est la première fois qu’on homogénéisait une famille ! Le concept était vraiment nouveau et permettait de retrouver une même ligne directrice sur l’ensemble de la gamme, tout en faisant des économies en production. A partir de là, on a conservé ce principe pour les générations suivantes.

Lors des études de conception des baladeurs de cette génération, Henri est arrivé avec une idée qui paraissait au départ totalement saugrenue : plutôt que d’avoir un bloc de commande sur 3 plots (Ndlr : gauche / haut-bas / droite), il souhaitait créer un système sur deux plots uniquement afin de gagner quelques précieux millimètres... Au design d’essayer de trouver une solution, qui a finalement abouti au système que l’on connait actuellement.

De l’ancien design...

Au nouveau !
Le plus amusant, c’est que le design final du 504 et 604 était initialement un projet backup, sur lequel nous n’étions pas soutenu à l’époque. Le principal design ayant finalement été abandonné (Ndlr : un design proche du style de l’iRiver Spinn), c’est ce projet backup qui a finalement été validé. Il avait notamment pour intérêt de pouvoir enfiler très facilement les touches, lors de la phase de production en usine.

Concernant la 5ème génération, nous avions envisagé des designs totalement différents de la génération précédente, pour finalement rester sur une simple continuité.
En revanche, l’aluminium est sablé (et non pas brossé, comme avant) et c’est la première fois qu’Archos a accepté de ne pas chromer les touches du baladeur... L’objectif était d’en faire un produit plus féminin, plus soft et donc de s’éloigner de l’objet d’ingénieur. En bref, la recherche du cocooning et non plus du modèle à la soviétique !
J’avais également proposé une lumière intégrée sur les boutons de commande, mais cela n’a pas été possible par manque de moyens, de place dans le baladeur et surtout de temps pour le concevoir.

Le 105, quant à lui, a été une déception commerciale mais... zéro vis apparente ! Quand j’ai essayé de le vendre à Henri Crohas, celui-là, je l’ai appelé la "sardine box" ! Parce qu’il était constitué d’une seule coque emboutie et d’un couvercle, avec un anneau plastique qui encercle le tout.
Le renflement au dos du baladeur, que j’ai essayé de rendre le plus sensuel possible, est évidemment lié à la présence obligatoire d’une prise USB standard. Pour l’éviter, deux solutions :
soit rajouter 1 à 2 mm d’épaisseur sur l’ensemble du baladeur
soit faire créer par les sous-traitants une connexion sur mesure, beaucoup plus petite... Ce qui est simple quand on s’appelle Apple... Mais plus difficile quand on s’appelle Archos.
Pour ce qui est du pad du 105, on m’avait imposé la configuration des touches. L’objectif était donc de faire une forme composée d’un seul bloc plastique, afin d’avoir un assemblage rapide et peu onéreux. La partie centrale est affinée afin d’avoir une torsion et donc d’éviter qu’un appui sur la partie de gauche (resp. la droite) ne vienne pas influencer la partie de droite (resp. de gauche). Bref, la forme de ce pad est avant tout un principe technique. Certainement pas un simple concept stylistique en forme de "poisson" comme j’ai souvent entendu !
Pour la petite histoire, mon assistante au design avait proposé une très jolie version noire brillante, plus élégante, mais qui n’a jamais vu le jour. Cependant, il n’est pas certain que cette version se serait mieux vendue puisque les gens veulent avant tout un baladeur FM. Malheureusement, ça reste cher puisqu’il y a une taxe assez onéreuse pour le fabricant...
D’une manière générale, un de mes objectifs était d’avoir moins de vis apparentes. Mais c’est loin d’être facile, car un système "clips" peu prendre parfois 6 mois à être conçu alors qu’un système de vis prend deux jours et reste bien moins risqué... Sur la 6ème génération, nous avons réussi une belle avancée : il y a beaucoup moins de vis et elles sont cachées sous des picots.
Quelle était votre relation avec le marketing ?
Je n’ai jamais eu aucun cahier des charges du marketing. Il venait principalement des intuitions d’Henri, généralement très pertinentes.
Le marketing chez Archos conserve peu de crédit auprès des autres équipes et est loin de faire la pluie et le beau temps comme dans certaines grandes entreprises françaises... Il ya un problème assez récurrent dans les entreprises françaises où les équipes marketing n’ont hélas aucune culture produit. Peut-être que les écoles française de marketing ont leur part de responsabilité, car ces lacunes n’existent pas dans les pays anglo-saxons où le marketing est une vraie force de proposition créative et intimement liée au produit lui meme.
En France et notamment chez Archos, ce n’est pas du marketing stratégique mais uniquement du marketing opérationnel. Mais je tiens à dire que ceci s’améliore tout de même avec les jeunes générations. C’est d’ailleurs grâce à un des jeunes membres de l’équipe marketing que nous avons commencé à travailler réellement ensemble, notamment pour faire comprendre aux dirigeants qu’il fallait faire des belles photos des produits, avec un bon photographe. Et comme on a réussi à convaincre, les budgets ont suivi...
A ce titre, les nouveaux baladeurs de la génération 6 sont plutôt difficiles à photographier. D’ailleurs, à mon sens, un produit fait beaucoup plus haut de gamme lorsqu’il est photographié avec l’écran éteint. Et le marketing a toujours voulu imposer des fonds d’écran, comme l’énorme King Kong pour les anciennes générations... Tout ça pour faire soit-disant parler d’Archos puisque le film sortait quelques mois plus tard... Au final, ça rend l’objet encore plus viril qu’il ne l’est déjà !
Pour une photo "teasing", il faut plutôt un écran noir avec un effet reflet.
Il y a l’iPhone tout de même dont les publicités montrent l’interface...
Oui, ils jouent sur leur interface composée de pictogrammes, mais le fond d’écran reste noir tout de même.
Comment se déroulait la conception d’un nouveau design ?
Une anecdote révélatrice : comment ai-je réussi à imposer des courbes pour les baladeurs de Génération 6 ? Tout simplement parce qu’il fallait éloigner l’antenne Wifi du reste des composants, afin d’éviter les interférences. Or, un design en courbure permettait de créer cet espace sans allonger totalement le baladeur. Finalement, l’antenne a été placée en haut du baladeur et non au milieu de la tranche, mais ils ont conservé le design courbé parcequ’il était séduisant... C’est donc une contrainte technique qui a amené au design actuel ! Comme quoi...

Avec la génération 6, Archos est passé de l’aluminuin à l’inox, un matériau qui ne présente pas du tout les mêmes contraintes. Ca permet d’avoir moins de vis, par contre il ne permet pas d’avoir autant de couleurs différentes que l’aluminium. Et ça brille !
Avec des belles traces de doigts !
Ca, c’est une autre histoire...
On avait pourtant développé un vernis UV qui fonctionnait plutôt bien mais qui coûtait trop cher. Il restait bien quelques traces de doigts, mais elles avaient moins le côté "oxydé" qu’on peut constater sur les baladeurs actuels. On l’a donc laissé de côté et préféré fournir un petit chiffon, histoire de faire des économies...
Pour ce qui est des inscriptions sur le baladeur, on ne peut pas faire de marquages sur de l’inox, contrairement à l’aluminium. Ce sont donc désormais des gravages au laser. Ce qui est intéressant puisque, graphiquement, on va pouvoir faire des choses extrêmement fines et précises, donc plus haut de gamme.
Pour la couleur, l’idée était de trouver un traitement de surface qui fasse que, écran éteint, la surface du baladeur soit quasiment monochrome : l’électro-plating, qui donne ce côté sombre, un peu chaud. Et chose exceptionnelle chez Archos, ils n’ont pas changé d’écran en cours de développement !
Pour l’anecdote encore, cette couleur m’a été inspirée par un sac Dolce and Gabbana...
Et concernant la nouvelle couleur de certains baladeurs, qui a un aspect plus silver ?
Quelle nouvelle couleur ? Je ne suis pas au courant...
Et le biseau autour des écrans des anciens baladeurs ? C’était fait pour protéger l’écran ?
Non, pas du tout. C’était simplement du fait que les feuilles d’aluminium sont bien plus épaisses (0,6 ou 0,7mm, contre 0,3 ou 0,4 pour l’inox) pour une solidité équivalente. Avec l’aluminium, l’absence de biseau aurait un rendu épouvantable. Ce n’était donc qu’une raison stylistique et non pas pratique.
Pour revenir sur le processus de création du design...
Tout part d’une réunion avec Henri Crohas et Yves Grégoire, qui nous donnent les grands principes du nouveau produit et les nouveaux composants, avec un objectif récurrent : faire le produit le plus fin possible.
Et les contraintes changent tout au long de la conception du baladeur : taille de l’écran, positionnement de la batterie, avec ou sans haut parleurs...
... Haut parleurs qui ne sont franchement pas terribles !
Ce n’est pas vraiment un problème de qualité des haut parleurs, mais il n’y a jamais vraiment eu de véritables acousticien, chez Archos !
Pour avoir une bonne accoustique, il faut de l’espace. C’est la taille de la chambre qui est importante, si possible entouré de plastique. Et comme c’est la crise du logement au sein des baladeurs Archos, du fait de la recherche de compacité...
Henri Crohas est-il autant réfractaire au design qu’on le dit ?
Moi, j’ai connu Henri quand il a commencé à changer et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai été embauché. J’étais d’ailleurs considéré comme un "artiste" chez Archos, où les profils sont à forte dominance d’ingénieurs.
Mais il est vrai que Henri continue d’accorder trop d’importance à la technologie. J’étais par exemple opposé à sa volonté d’avoir des baladeurs toujours plus petits : pour moi, si l’épaisseur est cruciale puisqu’elle renvoie à une notion de luxe, la largeur et la hauteur le sont beaucoup moins. Il vaut mieux un objet un peu plus long avec des courbes, qu’un objet plus petit mais tout carré ! Ça, il ne l’a toujours pas accepté... C’est aussi pour cela que les baladeurs Archos n’ont pas d’angles arrondis...
Tout cela explique bien pourquoi le design de la Gen6 est exceptionnel pour Archos, même si les courbes ne sont pas énormes...
La génération 6 constitue-t-elle un réel changement pour Archos ?
Elle a apporté plusieurs évolutions majeures comme l’abandon du clavier et le passage à l’inox. Et donc la possibilité de faire des systèmes intégrés, soudés, ce qui n’était pas possible avant avec l’aluminium. Et surtout, je me suis battu pour ne pas avoir d’anneau apparent (comme sur la 4ème génération par exemple), qui permettait de renforcer l’ajustement des pièces. Point positif, Henri m’a soutenu sur ce point là, malgré les avis contraires des ingénieurs. Nous sommes donc revenus à des tôles dites "aboutées", sans l’anneau plastique qui fait tampon. Mais cela oblige d’avoir un ajustage assez précis...
L’objectif restant le même : avoir l’impression d’avoir un matériau homogène, visuellement.
Comment vivez-vous la toute puissance stylistique d’Apple ?
Ce n’est pas particulièrement frustrant. J’aime bien les produits d’Apple, mais ils ont beaucoup plus de moyens et beaucoup plus de temps. Plus une force de publicité gigantesque, où ils nous vendent leurs produits comme du Coca Cola !
Apple est une locomotive, pour Archos.
Oui, c’est le discours officiel chez Archos... Apple est une locomotive, certes, mais ne laisse-t-elle pas ses wagons se décrocher derrière elle ?
Apple est là pour défricher un "way of life". Avant, personne n’avait l’utilité d’avoir de la vidéo de poche. Avec sa force de frappe, Apple a fait découvrir un nouvel usage. Sans l’iPod, Archos n’est finalement rien... même si c’est difficile de se l’avouer !
Nos vrais concurrents, ce sont Samsung, Thomson, Philipps, Creative et iRiver. Apple reste intouchable.
Ce que j’ai adoré avec Archos, c’est que Henri Crohas a compris qu’ils n’avaient absolument pas intérêt à les copier, même stylistiquement parlant. Il fallait créer une identité propre à Archos, ce que j’ai essayé de faire pendant 4 ans. Laissons la copie aux chinois !
Il y a tout de même pas mal de domaines où l’on a l’impression, ces dernières années, qu’Archos cherche à copier Apple ! Les ports propriétaires, les batteries non amovibles...
Les batteries non amovibles permettent de gagner de la place dans le baladeur et d’y gagner également en coût de développement, de production et de logistique. De plus, nous avons constaté que tout le monde réclamait des batteries amovibles sans jamais en acheter aucune !
Pour les ports propriétaires, c’est une question de place, une fois de plus. Mais Archos ne peut cependant pas pousser cette logique aussi loin qu’Apple où leurs ports sont spécialement développés pour eux !
D’une manière générale, sur ces deux cas, nous ne faisons que suivre la même logique que nos principaux concurrents...
Quelles ont été vos principales satisfactions au cours de votre carrière chez Archos ?
Voir les gens utiliser ton produit dans le métro ! C’est formidable ! C’est la plus grande récompense pour un designer...
Et vos plus grandes frustrations ?
Toujours faire des boites carrées... ?
Plus sérieusement, le design de certaines versions de produits ne me plaisaient pas, notamment les versions H des produits qui contenaient trop de pièces distinctes.
Le pire, c’est la version de l’Archos 5 spéciale de SFR !
Vous ne l’aimez pas ?
Non ! Avec sa bosse pour l’antenne... Alors qu’avec l’ingénieur wifi, nous avions tout anticipé pour éviter cette bosse, Henri Crohas n’a pas voulu nous suivre... Pour l’intégrer, il suffisait simplement de rallonger un tout petit peu le produit ! Mais on s’est retrouvé de nouveau confronté à l’incontournable principe de la compacité maximale... Et Henri a préféré rajouter cette bosse, avec une fausse grille haut-parleur...
Mais il faut avouer que le contexte était également particulier, avec SFR qui cherchait à imposer son propre design...
J’avais également proposé une texture soft-touch, que Yves Grégoire n’a pas voulu conserver de crainte que cela ne tienne pas... C’est une de ses craintes récurrentes.
Quels ont été vos principaux défits ?
Réussir à dégeekiser une marque ! Oter le coté Geek. Ou, en français, délobossiser Archos ! Oter le coté loboss (Ndlr : issus de "loboss" pour "lobotomisés"... Les gens qui passent leur vie devant leur ordinateur et qui n’ont plus de vie)
Avec désormais un peu de recul, pensez-vous que cette génération 6 ait apporté un réel souffle nouveau à Archos, notamment par sa révolution stylistique ?
Oui, véritablement ! Mais je trouve qu’elle est mal mise en valeur dans les magasins. Ca manque de PLV..
Quelles sont les principales qualités d’Archos face à la concurrence ?
L’innovation, la fiabilité, la compacité et l’autonomie (notamment par rapport à Apple).
Archos affiche, par rapport à ses concurrents, une certaine honnêteté : "ne pas se foutre du client" ! Yves Grégoire est assez à cheval, là-dessus...
Et ses principaux défauts ?
Le marketing intelligent. On n’a pas les moyens d’en faire, cela coûte trop cher.
Mais peut-être Archos devrait-il arrêter de sortir un nouveau produit tous les ans, qui se cannibalisent entre eux ! Il faudrait peut-être mettre un peu d’argent de côté en espaçant les sorties et utiliser cet argent économisé pour investir dans des campagnes de pub...
Comment imaginez-vous le futur d’Archos ?
Peut-être vont-ils se faire racheter... même si Henri ne lâchera jamais sa boite. Si c’est le cas, j’aimerais bien une société du type Motorola ou Nokia, des excellentes marques. Tout sauf Samsung...
Mais de toute manière, même si cela se produit, Henri restera d’une manière ou d’une autre toujours aussi présent dans la vie interne de l’entreprise !
Vous trouvez réellement que Henri Crohas est trop présent ?
Il a une connaissance approfondie de tous les différents postes, ce qui est exceptionnel mais il veut être partout, tout le temps.
Il laisse finalement peu de temps à ses équipes de travailler, en intervenant régulièrement dans les locaux de la R&D. Il veut toujours montrer qu’il sait, qu’il maîtrise toute la chaîne de son entreprise. C’est particulièrement flagrant dans les réunions où il parle à la place des absents... Et même s’il est effectivement bon, avec de bonnes intuitions, il ne peut pas tout connaître !
Comment imaginez-vous le design des futurs produits ?
Je pense qu’ils vont conserver l’allure globale, sans changement radical.
Suite aux plans de licenciement, vous avez désormais quitté la sphère Archos. Quel tournant avez-vous donné à votre carrière ?
Je viens de signer un nouveau contrat avec une boite américaine basée à Boulogne Billancourt et qui détient des marques d’écriture (Waterman, Reynolds, PaperMaid, etc.) : Rubermaid
Mes attentes : une grosse société, mieux orchestrée ! Je continuerai donc toujours à travailler sur des produits populaires, que tout le monde peut acheter.
Connaissiez-vous Archoslounge ? De quelle manière ?
On y va quand on a le temps, mais tout le monde connait en interne...
On rigole quand il y a des scoops un peu scandaleux. Le plus amusant, c’est de lire un regard neutre sur Archos... On se demande toujours comment vous récupérez vos infos !
Merci encore pour cet entretien... et bonne continuation !
Vous pouvez retrouver une ancienne interview en mandarin de Romuald ici, googleisée en français là.
Et nous espérons vous retrouver le plus rapidement possible dans de nouvelles interviews palpitantes...
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